Melting-Trip

Jacques a dit

13 février 2009 · 5 commentaires

Ça y est, le plan que le monde attendait est enfin passé. Cette semaine, les sénateurs américains ont accepté le “Rescue, Reinvestment and Stimulus Plan” proposé par l’administration Obama pour enrailler la crise. Rappelons que tout a commencé aux States, il est donc normal de s’intéresser à ce qu’ils comptent faire pour y remédier. Que vaut vraiment ce plan ? Sera-t-il suffisant pour éviter que le monde et (surtout les States) ne s’engouffre dans une crise pareille à celle des années 1930 (avec des taux de chômage encore inégalés à ce jour) ? Je suis allé, avant hier, à la mairie du 3ème, poser la question à l’un des plus éminents économistes Français de la génération actuelle, Jacques Attali. Bon d’accord, je ne lui ai pas posé la question en personne. C’était une conférence sur le thème de la crise avec en support, le best seller du moment « La crise, et après ? » qu’il a publié il y a quelques temps. Une réunion en petit comité avec une session de questions/réponses à la fin pour tenter d’apporter un éclairage sur ce qui s’est passé, ce qui pourrait encore arriver et sur comment agir pour que cette spirale soit arrêtée. Mais plus encore, c’était l’occasion de faire mon malin : après avoir lu son bouquin (assez technique au début, il faut s’accrocher un peu, mais plus simple et plus intéressant vers la fin où il apporte les éléments de réponse) j’avais envie de le titiller sur l’explication théorique qu’il apporte à la crise notamment dans le chapitre 5 intitulé « socle théorique des crises et des réponses ». En effet, Jacques a dit que la fonction des Banques était de faire correspondre un besoin d’argent avec des ressources (les emprunteurs vs les épargnants) moyennant finance (les taux d’intérêt). Partant de ce principe, il diabolise ensuite Banquiers et Financiers (qu’il appelle les « initiés »), les accusant d’avoir perverti les systèmes. Ayant trouvé cette explication stylée, je me suis empressé d’en parler autour de moi. Je me suis  fait vite rembarrer avec cette simple question : quel Banquier se dit : « tiens, aujourd’hui je vais encore faire bien correspondre les ressources et les besoins des acteurs de notre économie, louloulou » ? J’en veux donc à Jacques d’avoir essayé de me carotte avec une conception « socialiste » et non plus pragmatique des choses, même s’il s’est bien gardé de le classer dans la partie « théorie » de son bouquin. C’est donc d’un air sournois, chargé d’humour sardonique (vous ne savez pas ce que ça veut dire hein, moi je sais…) et d’un pas décidé que je m’en suis allé faire le trouble fête dans ce « think tank » ouvertement de gauche.

Il est 19h10 (la séance devait débuter à 19h) lorsque j’arrive à la jolie mairie du 3ème. Bâtiment de type « ancien », tapie rouge « toute douce que t’as presque envie de t’y allonger », de grands piliers et des tapisseries style « royauté, qui ont l’air de coûter chères » et le froid caractéristique des bâtiments administratifs qui, on ne sait pourquoi, impose le silence et te fais te sentir « Toonaz ». J’arrive dans la salle, elle est déjà comble. Un petit coup d’œil pour constater qu’il y a plus de jeunes que la dernière fois (oui je suis venu la semaine dernière, il y avait Hubert Vedrine, on a parlé du « Monde avec Barack Obama » : conflits au Moyen Orient, l’Europe, diplomatie… géopolitique quoi). Moyen d’âge 37ans, je soupçonne la moitié des personnes présentes d’être des profs d’éco, un quota mâle/femelle assez équilibré et moi, représentant le tiers de la minorité visible dans un périmètre de 200m².  Et puis Jacques à dit : « Bonsoir… » et tout le monde s’est tu, concentré, les sourcils froncés, pendu à la voix du maitre. Certains acquiesçant les yeux fermés sur le point de dire « Amen », d’autres essayant désespérément de noter tout ce qu’ils pouvaient. Il faut dire que le mec est impressionnant. J’ai moi-même été bluffé par la vue qu’il a sur l’histoire, sur l’actualité sans jamais paraitre hors du temps, parlant des avancées neurologiques et nano technologiques en cours…

20h15, l’heure des questions/réponses, à moi de jouer, héhéhé. Le problème était que j’étais assez loin, et pas mal de personnes avaient déjà levé la main, oligopolisant le temps restant. Frustré, j’écoutais, VNR, les questions de merde de personnes qui ont dû s’assoupir pendant que Jacques parlait ou qui n’avaient pas lu le bouquin (je me la raconte un peu ou pas ?). C’est alors qu’une fille s’est levée, grande, blonde, habillée  comme sur les vitrines de Cop copine. A ce moment là, on pouvait lire dans les yeux de tout le monde « elle va sûrement demander où se trouve l’agence de mannequin du 3ème arrondissement parce qu’elle s’est perdue. Ça peut être que ça. Ahahahah hahah », chacun se regardant, hochant la tête après avoir deviné ce que l’autre pensait. Mais il n’en a rien été et elle a finalement pointé du doigt un élément qui rejoignait ma question. Alors, Jacques a dit que pour comprendre sa théorie sur ce qui a mal fonctionné, il fallait revenir aux aspirations profondes de l’homme, celles de liberté. La liberté individuelle, valeur que l’homme place au-dessous de tout, s’il pouvait l’homme s’affranchirait même de la mort. Liberté individuelle donc et plus concrètement, liberté de marché.

L’homme est donc par nature, libéral. Seulement, pour que cette liberté puisse bien s’appliquer, il a fallu créer des règles, ne serait-ce que pour garantir le droit de propriété sans quoi ça ne sert à rien d’être libre. C’est ainsi que l’homme a créé l’état de droit plus stylément appelé la Démocratie. L’homme peut désormais entreprendre sans avoir à craindre qu’on vienne lui voler le fruit de son travail. Il est libre de se faire de la tune. S’il est bon, le marché le récompensera et fera naturellement de lui un homme riche. S’il est Toonaz, ben il devra faire de son mieux pour ne pas rester pauvre. L’homme peut également compter sur le marché (particulièrement sur le système financier) pour rester riche : si tu as l’information et l’argent, tu peux devenir super-riche. Il te suffit de jouer en contre. C’est ainsi que les États-Unis ont fonctionné depuis la fin de la seconde guerre mondiale. On a vu l’État reculer de plus en plus, des grosses fortunes se constituer mais également des ascensions fulgurantes s’opérer, renforçant un peu plus l’American way of life et la magie de l’American Dream. Mais on a également constaté que le revenu de la classe moyenne américaine n’a plus augmenté, toute chose égale par ailleurs, depuis 1975. Ben oui, si le jeu du marché permet à d’illustres inconnus d’atteindre les sommets du monde, il permet également à ceux qui sont déjà au sommet d’y rester. La classe moyenne n’a donc qu’à faire mieux. Le problème est que, si cette classe moyenne, qui représente environ 80% des ménages américains, ne consomme pas plus, la production n’augmentera pas et les profits non plus. Que faire ? Obliger les entreprises à payer davantage leurs employés ? Qui les obligera ? L’État? « Il en est hors de question » ont répondu les Américains, « nous ne sommes pas des socialistes. Le marché nous convient, tout le monde est d’accord, chacun est rémunéré au mérite de son travail. D’ailleurs tous nos partis politiques (les 2) sont de droite (au sens Français). Non, il faut trouver une autre solution pour que ces ménages consomment davantage ». C’est là qu’ils ont eu cette idée de génie, « ils n’ont qu’à emprunter… »

Suite au prochain épisode…

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5 réponses jusqu'à présent ↓

  • Leila // 13 février 2009 à 19:49

    si je sais ce que sardonique veut dire! :D sinon c’est trop long je n’ai pas encore tout lu.

  • lilsaint8701 // 14 février 2009 à 17:25

    t’as cherché dans Google ouai…
    Oui c’est long, je vais le mettre en deux parties…

  • Leila // 17 février 2009 à 20:25

    NOn je n’ai pas cherché sur Google mais on me dit que j’ai un sourire sardonique! :D

  • Paul // 18 février 2009 à 15:46

    ça vision de la banque n’a rien de gauchiste, elle découle plus d’idée comme la main invisible d’Adam Smith qui reste quand même le fondateur de l’Ecole Classique. Cette vision est vrai, car au-dela de de “l’individu banquier”. Le système est à la base constitué pour etre la liaison entre l’offre et la demande d’argent sur une vision macro.
    Je le rejoins sur le fait que le système s’est pourri de l’interieur. La vision de “gauche” (qui se verifie aujourd’hui) est de dire que l’absence de régulation amene à la dérugalation et non pas à l’équilibre comme pourrait le dire Smith.

    On en discutera.

  • lilsaint8701 // 19 février 2009 à 17:21

    Je suis d’accord pour dire qu’à un moment donné, l’évolution de la régulation (nécessaire sinon ça devient n’importe quoi) aurait dû suivre celle des marchés, boostée par les avancées technologiques. Je dis, par contre, que sa vision est de “gauche” parce qu’elle sous entend que Banquiers et Financiers (les “initiés”) ne devraient pas faire de profit et se “contenter” de jouer le rôle de “ponts” entre besoin de financement et capacité d’épargne. D’ailleurs Jacques Attali le dit clairement dans son livre que ce sont des métiers sensés être “ennuyeux”. Cette vision attribue la responsabilité de la crise aux “initiés”. Elle protège d’emblée les ménages endettées et porte directement les “initiés” aux gémonies. Alors que pour moi la responsabilité est partagée. Jacques part de sa d’une théorie et non des faits pour justifier ses propos, biaisés par une vision “socialiste” de l’économie (sa biographie atteste de son bord politique).

    Certes il y a eu perversion du système, mais seule une minorité l’a dénoncé, minorité qui s’est faite fustigée, affublée de “Cassandre” et de “relou” (aujourd’hui on ne jure que par Nouriel Roubini). L’investisseur était bien content de voir dans son journal, au petit déjeuner, que la valeur de ses actions a augmenté. L’emprunteur, lui, était bien content d’emprunter bien au delà de ses moyens. Et si Jacques Attali invoque le partage inégal de l’information comme une des raison de ce dérapage, je pense qu’il est également de la responsabilité des emprunteurs de savoir dans quoi ils mettent les pieds, de checker auprès de leur banque où en est leur dette. Tout le monde sait que les Banques ne prêtent qu’aux riches. Si les ménages s’étaient rendu compte plutôt qu’ils n’allaient pas pouvoir rembourser et que leur dettes étaient parties à l’autre bout du monde, on aurait découvert plus tôt le pot aux roses et évité la prolifération des actifs toxiques. Les deux parties ont leur part de responsabilité. Même lui est d’accord sur ce point (à partir de 17:10) et ne compte pas aider certains boursicoteurs ni les ménages irresponsables.

    Soit dit en passant, il n’y a rien de mal à être de Gauche, c’est une vision comme une autre, il ne faut pas en avoir honte. J’ai plutôt opposé “vision idéologique” à “vision pragmatique”. Bon d’accord, j’ai peut être fait un peu de provoc’, cela a semble-t-il plutôt bien marché.

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